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Peur de perdre son emploi à cause de l'IA : ce qui fait vraiment la différence

Peur de perdre son emploi à cause de lIA
Photo de Vitaly Gariev · Unsplash

La moitié des conversations que l’on entend dans les salles d’attente, dans les couloirs des bureaux, dans les messages privés entre collègues portent sur la même chose : « Combien de temps vais-je tenir ? ». Ce n’est pas une peur abstraite de l’avenir. C’est une question précise, souvent silencieuse, qui surgit après avoir lu qu’un certain outil accomplit en trois secondes ce qui demandait autrefois trois heures.

L’erreur la plus répandue n’est pas de ressentir cette peur. C’est de la traiter comme un problème à résoudre avec une liste.

Le problème avec les conseils habituels

Mettez à jour vos compétences. Faites une formation. Construisez votre personal brand. Travaillez votre résilience. Ces conseils ne sont pas faux. Le problème, c’est qu’ils sont présentés comme si l’anxiété était une tâche à cocher — et qu’une fois cochée, elle disparaissait.

Ça ne fonctionne pas ainsi. Un manager de 48 ans dans le secteur manufacturier qui vient de voir son département se réduire de 30 % en dix-huit mois n’a pas besoin d’un cours de prompt engineering. Il a besoin de comprendre ce qui se passe en lui avant de décider quoi faire à l’extérieur.

Le point négligé, celui que l’on n’aborde jamais vraiment, est le suivant : l’anxiété face à l’IA est souvent une anxiété identitaire mal reconnue. Et tant qu’elle n’est pas appelée par son nom, toute tentative de la gérer reste superficielle.

Quand le travail devient l’unique réponse à la question « qui suis-je ? »

Il existe un piège très concret dans lequel tombent les professionnels les plus expérimentés : le travail a si bien fonctionné comme source d’estime de soi, pendant si longtemps, qu’il cesse d’être perçu comme un rôle. Il devient une réponse existentielle.

Ce n’est pas une question de faiblesse. C’est le résultat naturel d’années où la reconnaissance, les revenus et le sentiment d’utilité provenaient presque exclusivement d’un seul canal. Quand ce canal vacille — pour cause de restructuration, d’automatisation de processus qui semblaient intouchables, ou de changement de direction — la réaction n’est pas seulement une inquiétude professionnelle. C’est quelque chose de plus viscéral : le sentiment de ne plus valoir grand-chose.

De là vient l’insomnie. De là viennent ces journées où l’on travaille douze heures sans que rien ne semble suffisant. De là vient le repli sur soi, le refus de parler à ceux qui nous entourent parce qu’ils « ne comprendraient pas ».

La dévalorisation de soi qu’on ne voit pas

Il existe une forme de dévalorisation particulièrement insidieuse chez les professionnels expérimentés : elle ne se manifeste pas comme « je suis incompétent », mais comme « ce que je sais faire ne sert plus à rien ». La distinction semble subtile, mais elle change tout.

Dans le premier cas, la personne se remet en question. Dans le second, elle délègue son évaluation à la machine ou au marché — et se sent impuissante face à quelque chose qu’elle ne contrôle pas. C’est cette impuissance perçue, et non la peur elle-même, qui génère le blocage.

Un directeur commercial avec vingt ans d’expérience dans le B2B industriel n’a pas perdu ses compétences relationnelles, sa lecture du contexte, sa capacité à gérer des négociations complexes. Il a perdu la certitude que ces compétences soient encore reconnues comme centrales. Ce sont deux choses différentes, et les confondre conduit à de mauvaises décisions : soit on se paralyse, soit on se jette sur n’importe quelle formation à la mode sans cap défini.

Séparer la peur du fait : un outil concret

L’un des exercices les plus utiles — et les plus négligés — consiste à apprendre à distinguer un fait d’une pensée catastrophiste. Non pas parce que les pensées catastrophistes sont irrationnelles (elles reposent parfois sur des signaux bien réels), mais parce que tant qu’elles restent mêlées aux faits, il est impossible de les évaluer avec lucidité.

Voici comment procéder. On prend une feuille — physique, pas une application — et on la divise en deux colonnes. À gauche, on note les faits concrets et vérifiables : « Mon entreprise a réduit le département marketing de 20 % », « Trois de mes collègues directs ont été repositionnés sur d’autres rôles ». À droite, on note les pensées : « Bientôt ce sera mon tour », « Je ne suis pas assez à jour », « J’ai gâché ces cinq dernières années ».

Les regarder séparément change le rapport que l’on entretient avec chacun. Les faits peuvent être analysés et affrontés. Les pensées peuvent être interrogées : sur quelle base est-ce que j’arrive à cette conclusion ? Qu’est-ce que je ne prends pas en compte ?

Ce n’est pas un exercice de pensée positive. C’est un exercice de précision. Et les professionnels habitués à travailler avec des données le trouvent souvent étonnamment utile, précisément parce qu’il fonctionne selon une logique qu’ils reconnaissent.

Employabilité ne signifie pas courir après chaque tendance

Mettre à jour ses compétences est nécessaire. Mais il y a une différence énorme entre se former avec une direction et se former par anxiété.

La première démarche part d’une question concrète : quelles compétences rendent mon profil plus solide dans les trois prochaines années, dans mon secteur spécifique ? La seconde part de la peur d’être laissé pour compte, et produit un accumul chaotique de certifications, de formations et d’outils qui ne s’intègrent dans aucune narration cohérente.

Un responsable RH dans le secteur pharmaceutique n’a pas besoin d’apprendre à programmer. Il a besoin de comprendre comment l’IA est en train de transformer les processus de recrutement et de développement des collaborateurs, et de construire un point de vue sur ces changements qui fasse de lui un interlocuteur crédible — et non un exécutant remplaçable.

L’employabilité, dans ce sens, n’est pas une liste de compétences techniques. C’est la capacité à rester pertinent face à un problème réel que quelqu’un rencontre. Et cette capacité se construit en partant de ce que l’on sait déjà bien faire, pas en l’abandonnant.

Accueillir l’émotion sans se laisser submerger

Il y a une différence entre reconnaître la peur et la laisser guider ses décisions. La première attitude est saine. La seconde est coûteuse.

Reconnaître la peur, c’est se dire : « Ce moment est difficile, l’incertitude est réelle, et ma réaction émotionnelle est légitime ». Ce n’est pas une concession à la faiblesse. C’est le préalable indispensable pour penser avec lucidité plutôt que de réagir par inertie.

Ce qui tend à se produire quand l’émotion n’est pas reconnue, c’est précisément l’inverse : on travaille davantage sans savoir pourquoi, on évite les conversations difficiles avec son responsable ou ses collaborateurs, on reporte indéfiniment toute décision stratégique sur son parcours professionnel parce que « ce n’est pas le bon moment ». Mais le bon moment n’arrive pas tout seul.

S’aménager des espaces de décompression n’est pas un luxe réservé à ceux qui ont du temps. C’est une condition sine qua non pour ne pas consumer toutes ses ressources cognitives dans la gestion de l’anxiété, en n’en laissant que très peu pour le vrai travail.

Une dernière chose

L’accélération technologique est réelle. L’instabilité économique est réelle. Mais le récit qui transforme chaque professionnel de plus de quarante ans en victime prédestinée du changement est une simplification qui n’aide personne.

Ceux qui traversent cette période le mieux ne sont pas nécessairement ceux qui possèdent le plus de compétences techniques. Ce sont ceux qui parviennent à maintenir la séparation entre les faits et les pensées, à reconnaître leur valeur au-delà de leur rôle actuel, et à avancer avec une direction plutôt que de réagir à chaque nouvelle comme si elle constituait un verdict définitif.

Cette capacité ne s’acquiert pas dans une formation. Elle se construit, pièce par pièce, avec la même discipline que celle qui a permis de développer n’importe quelle autre compétence professionnelle sérieuse.